Analphabétisme, illittératie et amétropie en affaires numériques

Jeudi soir dernier, j’ai participé à un panel très intéressant organisé par la VETIQ sur des questions liées au développement de l’industrie des technologies d’information à et au Québec.

Ce panel regroupait trois professionnels allumés, articulés et respectueux: madame Agnès Maltais, messieurs Mario Asselin et Clément Gignac.

Merci à vous trois pour votre contribution et votre engagement à améliorer notre richesse collective.

Intéressant, mais…

Sauf pour monsieur Asselin lorsqu’il est question d’éducation, j’ai rapidement senti les limites de leurs savoirs en matière d’affaires numériques.  Ils ont évidemment abordé la question du financement de nouvelles entreprises, de la recherche et du développement d’outils informatique.

Toutefois, il n’a été nullement question des processus d’affaires numériques de classe mondiale que les PME doivent maîtriser et, trop discrètement, de l’état lamentable en littératie numérique des chefs d’entreprises, de leurs conseillers stratégiques, des leaders politiques au Québec et de nos dirigeants.

80 à 90% de temps non-rentable?

L’an dernier, j’ai prononcé une conférence devant près d’une centaine de responsables en approvisionnement des cégeps au Québec.  Pendant la conférence, je leur ai posé la question suivante:

Sans aucune prétention scientifique et selon votre jugement, quel est le pourcentage de votre temps qui est consacré à ce pour quoi vous avez été engagés c’est-à-dire acheter des produits avec le meilleur rapport qualité-prix et les acheminer aux destinataires le plus rapidement possible?

Leur réponse:  entre 10 et 20% ???

Le deux bras me sont littéralement tombés.  Ils ont l’impression que 80-90% de leur temps ne rapporte rien à l’organisation et, conséquemment, est une perte de temps!!!  Je comprend mieux pourquoi il y en a qui font des « burn-out ».  Posez-vous la question et posez-la autour de vous.  Quels sont les résultats?

La principale raison n’est pas qu’ils soient paresseux ou des maîtres en procrastination.  Ce sont des professionnels qui n’aiment pas davantage que nous perdre leur temps.

Mes connaissances en gestion numérique des approvisionnements, mes contacts avec de nombreux professionnels de niveau mondial dans toute sorte d’industries et suite à un sondage que je leur avais proposé avant la conférence me conduisent à cette conclusion:  une grande partie de cette perte d’efficacité (et de qualité de vie) est intimement liée à leur profond analphabétisme, illittératie et/ou amétropie en affaires numériques.

Cela n’a rien à voir avec les outils qu’ils utilisent, mais avec leurs savoirs et leurs habitudes en affaires numériques.

Qu’est-ce qui importe?  « Le trou ou la perceuse? »

Cette analogie que m’a déjà partagée monsieur David Monty, directeur du Centre d’entrepreneurship Dobson-Lagassé, m’a toujours inspirée.

Pendant que la majorité des entreprises investissent et développent des « perceuses » (technologies et systèmes), la grande majorité n’ont aucune idée du « trou » (dynamique des marchés, mutation des processus d’affaires traditionnels et évolution du comportement des consommateurs dans un environnement numérique lié mondialement) à percer.

Dans une logique GPS (Gens, Processus et Systèmes), le développement de notre économie numérique doit d’abord passer par une « médecine de cheval » en matière d’éducation de nos leaders actuels.   Non seulement pour améliorer leurs savoirs et leur capacité d’analyse, mais pour actualiser leurs habitudes de communication dans cet environnement.

Analphabétisme, illittératie et amétropie

Il y a différents niveaux d’analphabètes ou d’illettrés.  Ce n’est pas parce qu’on connaît les lettres, que l’on peut former des mots, écrire des phrases cohérentes, rédiger des textes intéressants et composer de la poésie inspirante.

L’amétropie est un défaut de constitution de l’oeil qui  provoque un manque de focus limitant ainsi la capacité de voir.   L’amétropie est pire que l’analphabétisme ou l’illittératie en ce sens qu’elle ne permet pas de reconnaître les symboles et de lire au départ.

Ne maîtrisant pas les bases, la majorité des chefs et de nos dirigeants ne peuvent pas lire ce qui se passe et guider leurs entreprises et notre société dans cet environnement.

Combinée à leur analphabétisme et/ou à leur illittératie, le « chant des sirènes » des vendeurs de solutions embrouille la vision de nos dirigeants pour ne concentrer leur attention que sur les interfaces visuelles qui leurs sont présentées.  Dans un tel contexte, ils sont incapables d’analyser dans une perspective systémique le potentiel et les risques des « perceuses » qui leur sont présentées.

Savoir lire pour être libre

«Nos yeux voient juste ce qu’ils veulent voir. Nos cerveaux pensent à court terme. Pour innover, il faut d’abord apprendre à voir»

«La plupart des PDG sont au volant d’une voiture et devraient donc regarder en avant pour avoir une vision claire de ce qui s’en vient. En fait, ils regardent tous dans le rétroviseur pour se rassurer avec les succès du passé»  (Eric Haseltine  – Parler d’innovation autrement)

Une capacité de lire et de comprendre procurent une capacité d’imaginer et de concevoir.

Par exemple, l’amélioration de la littératie en affaires numériques des responsables en gestion des approvisionnements de tous les ministères pourrait leur permettre de comprendre et d’apprécier les gains significatifs à plusieurs niveaux d’une application de gestion d’appels d’offres numériques pondérés vs une simple application de traitement sans valeur ajoutée de documents .pdf comme c’est le cas actuellement.

Il en va tout autant en matière de commercialisation.  Qui est capable d’expliquer pourquoi Amazon.com inquiète WalMart et comment la réponse devrait inspirer nos PME à être plus vigilantes et plus performantes numériquement?  Comment combiner les « antennes » du Ministère des Relations Internationales avec les PME de classe mondiale pour l’élaboration d’une d’une  véritable stratégie de commercialisation 2.0?

Les défis ne sont pas d’ordre technologique, mais profondément humain.

Le Québec est dirigé et géré par des analphabètes numériques

Sans vouloir blesser personne et malheureusement, tout ce que les partis ont proposé sera appliqué par une majorité d’analphabètes numériques sans une vision claire et une capacité de critique des écosystèmes numériques qui se développent mondialement et qui affectent notre qualité de vie localement.

Leur analphabétisme a engendré une conséquence inquiétante:  ils confient les décisions stratégiques entre les mains des développeurs de systèmes.  Aussi talentueux soient-elles ou soient-ils, ce n’est pas aux fabricants de « perceuses » à dire comment construire une maison.  Il est temps que les chefs dirigent avec vision et compétence.

Évidemment, ces dirigeants, pour protéger leur fierté ou leur statut, ne voudront jamais avouer publiquement leur analphabétisme, leur illitératie ou leur amétropie en affaires numériques.  Toutefois et en privé, les plus curieux, souvent les leaders de leur secteur ou de leur industrie, admettent avec humilité leur incapacité à identifier, à décoder et à interpréter ce qui se passe actuellement pour en profiter pleinement.

Pour l’avoir expérimenté à plusieurs reprises, le transfert de savoirs orienté davantage à comprendre les racines et le pourquoi plutôt que le comment ont transformé des « dinosaures » du Web en T-Rex.

Une occasion en or!

À partir de demain, il y aura une occasion qui ne revient qu’une fois à chaque élection.  Dans les prochaines semaines, les nouveaux députés fraîchement élus bénéficieront d’une période de formation intensive pour remplir leur rôle le plus efficacement au profit de notre qualité de vie et de notre richesse collective.

À la fin du panel et suite à une intervention de madame Maltais qui a brièvement fait référence à l’analphabétisme numérique qui nous entoure, je leur ai posé la question suivante:

Considérant le niveau critique d’analphabétisme numérique des dirigeants au Québec et que toutes les responsabilités du gouvernement sont affectées par les technologies d’information, si vous êtes porté(e) au pouvoir, accepterez-vous d’intégrer un segment de formation spécifique aux bases en affaires numériques à l’intention des nouveaux députés et des anciens?

Une réponse rafraîchissante

Madame Maltais m’a répondu dans l’affirmative avec intérêt.  Elle m’a invité à communiquer avec elle après l’élection.

J’ai senti sa curiosité de vouloir comprendre ce que je venais de lui partager comme description du contexte ainsi que sa volonté de vouloir améliorer sa capacité de lecture de cet environnement.

Comme la période de questions était limitée, je n’ai pu obtenir de réponses des deux autres candidats.

Avant un plan numérique, un plan d’alphabétisation numérique.

Depuis plusieurs années, des professionnels, et j’en suis, réclame un plan numérique pour le Québec.  Toutefois, avant de se doter d’un plan avec un focus sur les  « perceuses », il serait collectivement plus rentable d’améliorer les connaissances et les habitudes en affaires numériques des « menuisiers »: tant pour nos leaders politiques, en développement des affaires, en éducation et en santé.

La réponse de madame Maltais m’a donné un peu d’espoir.  J’espère qu’elle a inspiré les deux autres candidats.  Si la tendance se maintient et que le Parti Québécois remporte les élections ce soir, j’espère surtout que ses « bottines » suivront ses « babines ».

😉

 

Commentaires

J’avoue que je n’avais pas réalisé l’analphabétisme de nos professionnels. Il y a donc fort à faire pour améliorer la situation. Il nous faut un plan numérique au Québec et il faut faire vite.

Windor


J’aime beaucoup ton article Luc.

En parallèle, j’ai écouté les entrevues réalisées par Michelle Blanc avec les 5 chefs de partie, portant sur le numérique. C’est ce qui ressortait, de manière très flagrante.

D’avoir réussi à attirer l’attention de madame Maltais sur le sujet est très positif. Il reste à concrétiser tout ça.

Mathieu


Merci Windor et Mathieu pour vos commentaires.

En ciblant les « curieux » à vouloir vraiment comprendre et en leur procurant une paire de « lunettes » ajustée à leur vision, je suis confiant de transformer ces leaders lentement, mais sûrement.

Comme je l’écrivais ce matin via Twitter, les « verres » doivent être prescrits par des « optométristes » capables d’améliorer le focus et non des « opticiens » uniquement concentrés à améliorer le look 😉


Bonjour Luc,

Excellent billet. Toujours rafraichissant de lire des gens passionnés, pas au sens de la souffrance que lui donne le christianisme, mais dans l’axe plus positif de l’enthousiasme et de l’excitation.

Tu as su décliner une difficulté sociétale vers une solution à dimension humaine. Le développement des sociétés passe d’abord par le développement des individus.

Comme tu l’as exposé, le chef d’orchestre a aussi besoin d’être sensibilisé pour une amélioration de la situation.

Salutations!


Merci Jean-Claude pour tes commentaires. Dans ce cas, la sensibilisation n’a de valeur que si elle stimule le chef d’orchestre et ses conseillers stratégiques à élargir leurs frontières d’habitudes et de savoirs.


[…] Par expérience avec mes clients, cet investissement permet justement de récupérer du temps précieux de manière récurrente par la suite.  Il permet surtout de concevoir et de profiter des stratégies d’affaires numériques profitables que la trop grande majorité des chefs d’entreprises ne peuvent même pas imaginer pour le moment. […]


C’est très bien d’améliorer le niveau de connaissances numériques. 16 % des adultes sont illettrés et 33 % sont analphabètes fonctionnels, c. à d. pas capables de comprendre un texte un peu compliqué. Cela fait 49 % des adultes qui ont de la difficulté à lire ou à comprendre. Ce serait à travailler au même titre que les connaissances numériques.


Merci madame Markey pour votre commentaire. Naturellement, savoir lire et comprendre la langue de communication entre les gens est une base essentielle. L’autre défi est de savoir quelle orthographe utiliser.

Nous retrouvons les mêmes défis en alphabétisation numérique. Par contre, je dirais que le niveau d’analphabètes fonctionnels est nettement et dramatiquement supérieur chez nos leaders.


Des gouvernements québécois consécutifs depuis 1936 composes de québécois de souche au nom de la Révolution tranquille sont responsables de ce désastre national. Le Québec actuel a pris beaucoup de retard sur les autres provinces canadiennes et Etats Américains dans tous les domaines. Un argent fou est dépensé depuis 1936 et les résultats de l analphabétisme au Québec est impardonnable. » Ce sont des chiffres que l’on a du mal à croire : selon la récente enquête de l’OCDE, un adulte québécois sur 5 (soit 1,3 million de personnes) est analphabète, c’est-à-dire qu’il éprouve des difficultés majeures pour lire et écrire « . Il doit y avoir des analphabètes a des postes peut être importants dans l administration publique et en politique du Québec. Est-ce que les prochains gouvernements du Québec seront capables de remédier à ce fléau. J e doute car l éducation au Québec n est plus gratuite. Il faut se renseigner auprès des parents d élèves du Québec pour s en rendre compte


L’analphabétisme numérique existe en effet partout, et outre nos dirigeants haut placés, on peut le constater chez des citoyens à plus faible revenu, n’ayant pas les moyens de s’acheter un ordinateur ou de se payer les formations nécessaires pour pouvoir en utiliser un adéquatement; de ce fait, ils sont le plus souvent victimes d’exclusion sociale… Et comme vous le remarquez si bien, nos dirigeants, que ce soient des directeurs de collèges, des cadres universitaires, des députés, des ministres qui ne prennent pas les bonnes décisions à cause de leur méconnaissance numérique… cause de tous ces retards, que ce soit dans le réseau routier, dans l’informatisation de notre système de santé, dans les politiques d’accès à l’espace numérique pour tous les citoyens, etc. A quand l’informatique pour tous?

Écrire un commentaire

(obligatoire)

(obligatoire)